2019

Lucie Eidenbenz et Begoña Cuquejo Suarez: Faune, faune, faune



Faune, faune, faune est un projet qui propose d’interroger notre façon d’habiter le monde en prenant comme point de départ deux figures inspiratrices. D’une part, la figure du Faune, en particulier l’interprétation faite au début du XXe siècle par Debussy en musique et Nijinski en chorégraphie dans « L’après-midi d’un faune » (1912). D’autre part, l’ouvrage de Yona Friedman publié en 1976 intitulé : « Comment habiter la terre », présenté sur un mode fanzine, formé de vignettes dessinées.

En mettant en dialogue critique les deux œuvres - toutes deux pluri/trans/disciplinaires dans leur démarche – et les époques différentes (1912 / 1976 / 2018), ainsi que des apports contemporains sur le questionnement, nous cherchons à creuser et ouvrir le champ d’une enquête artistique.

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Le faune tel qu'interprété par Nijinski est cet être hybride homme-animal qui évolue dans un environnement bucolique. Dès lors, transposé à l’ère de l’anthropocène, il fait figure de personnage qui interroge notre rapport au monde. D'une part, mi-homme mi-bête, il se fond dans son environnement au lieu de s'en extraire et s'en déconnecter pour mieux le contrôler, à l'image de l'homme « moderne » en proie à l’illusion de ressources terrestres inépuisables. Et d'autre part, c'est une figure du désir, du rêve et d’une forme de sensorialité qui nous reconnecte au monde.

Ayant conscience que cette figure du faune représente une icône plutôt patriarcale, nous voulons le réinterpréter selon une lecture écoféministe inspirée par les apports de Françoise D’Eaubonne, Silvia Federeci, Donna Haraway, et Judith Butler. L’écofeminisme est une philosophie, une éthique et un mouvement nés de la conjonction et de l'union de courants de pensées féministes et écologistes. Elles mettent en lien les oppressions relationnelles et les oppressions sur la nature.

Aujourd’hui on se demande si l'on peut encore parler en termes de faune et de flore, alors que les espèces en voie de disparition sont si nombreuses, et qu'on ne peut plus appréhender notre environnement comme avant. Tout de suite, on se crispe. On dit «nature», et on voit un tas de plastique coincé entre deux pauvres herbes sèches. Il y a ceux qui ont encore la chance d'avoir un chalet à la montagne et dont la représentation de la « nature » reste encore presque intacte, ou tente de le rester. Mais dans la réalité de la majorité des humains, elle reste obscure : leur environnement c'est le bitume et le plastique.

Cet imaginaire, alors, résonne comme un appel, une forme de résistance, un chant de désir, celui de se rapprocher de ce qui nous est cher, sans l'idéaliser ni le faire entrer dans le champ de la nostalgie– et sans le détruire.

Faune, faune, faune n'est pas une reprise de l'après-midi d'un faune, mais une réécriture et réinterprétation contemporaine à partir de certains aspects choisis.

Dans «Comment habiter la terre » Yona Friedman fait des propositions concrètes, un programme, de façon illustrée. C’est un objet qui devient à la fois poétique (par le dessin) et politique, par sa force de proposition. Cet ouvrage de quelques pages est comme une partition : comment l’interpréter aujourd’hui ?

Faune, faune, faune scande la réitération, et met ainsi en avant la pluralité, émet un rythme, une phonétique. Interroger notre façon d’être au monde c’est aussi réinventer un langage pour en parler.

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